En vrac / In bulk

EN VRAC (IN BULK), concrete poetry, ficto-criticism for exhibition catalogue, curated by Jonathan Loppin, published by Lab-Labanque, Paris, France, 2009, 870 words. Accompanied by a poetry reading at Centre Georges Pompidou, Paris, November 2012 

 

Piles
de vaisselles
solitude industrieuse
zèle nonchalant
Chaud et froid
Métal
d’une gamelle
démultipliée
excessive
Invention
des premières piles 
électriques
faites de disques
de métaux empilés
les uns 
sur 
les autres
séparés
par des rondelles
de drap ou de carton
imbibées d’eau acidulée
Manie des piles
Porte-bouteilles
Colonnes de City Strass
Toutes les piles
de l’art contemporain
Piles de centimes
Érigées
en vidant 
nos tirelires

 

 

 

 

 

Sculpture
Forteresse
Muraille et pont-levis
Chute et barrage
Totem
Artiste
Autiste
Même fascination 
pour les objets et les 
systèmes mécaniques
Dessin 
à la mine dure
3H
Graphite
Acier inoxydable
Aluminium
Plomb
Argent
Goût de métal
dans la bouche
Premiers signes 
d’une artillerie
Nous sommes tous
des seigneurs défendant
chefs de blasons
Si faire de l’art 
c’est d’abord 
planter un drapeau
il s’agit ici d’en décrire 
les armoiries
De blasonner

 

 

 

Réserve
Danger de pénurie
Trop plein de colère
Un débordement 
de pommes de terre
Copieuse provisions
au-dessus 
des coffres de la banque
Rapport inversement 
proportionnel
entre surplus et survie
Vie plus sûre
Mondes superposés 
du vieux couple
de l’art et de la finance
l’éternel concubinage
Stockage 
Trois mois de consommation
sécurité nationale
Polysémie
Métonymie
Déversement
Transformation 
de la pommes de terre
120 000 tonnes par an
Cultivateurs
de l’espace-temps
nous habitons les histoires
et celles-ci nous habitent
En somme, la pomme
au cœur du récit

 

 

 

Pouponnières
Formes aqueuses sèches
Incubateurs d’entreprise
Réceptacles
d’autant d’idées naissantes
que de rêves brisés
sous conditions optimales contrôlées
Gardiennes d’embryons
réchappés
sous vide
Archivage de projets inaboutis
sous observation continue
car bien que résilientes
les idées sont des objets fragiles
toujours menacées
même une fois incarnées
elles doivent passer l’épreuve de la durée
Nous sommes tous des rescapés
des récupérés
les poubelles de demain
Bébés éprouvette
mi-conscients, mi-opaques
Translucides
Genièvre avec glaçons
dans un verre givré
vert-de-gris
Chuche mourette

 

 

 

 

 

Silence morbide
De l’opacité à la transparence
avant de s’attabler autour 
de la pièce de résistance
La frontière est mince
entre le souffle de la vie et de la mort
Dans l’entre-deux pièces
portes pulpeuses
enceintes 
de quelque chose
de grave à l’horizon
Balbutiements
Écume aux lèvres
Aux confins de la courbe du sein
et de la ligne de la jambe
tout ne tourne pas rond
derrière la porte mamellaire
Le seuil globuleux laisse entrevoir 
les traces d’un crime 
en pièces détachées
Le verre magnifie
le présage d’une mort annoncée
Un souffle court
avant d’exhaler toute cette haine 
qui a sèchement convié la famille
La scène qui suit
éclairera l’ampleur des dégâts

 

 

 

 

 

Dans la
salle à manger
il n’y a ni nappe
ni couvert ni table
sept chaises calcinées
viscéralement cramées
Goût brusque de craie
Dessin au fusain noir
Pyromanie élégante
Elocution radicale 
sans équivoque
Geste certain
catégorique
sans appel
dîner d’Etat
droit au but 
invités menés
droit au bûcher
Fantaisie militaire 
Un repas mythique
règlement de compte
entre un individu et 
le reste du monde
Sommet en déclin
Invitation piège
Autodafé
Odeur de soufre
ambiance de siège
humour noir charbon
monochrome naturel
vérité matérielle
Encercler 
Affaiblir
Prise
Reddition 
On a compris
ça a chauffé
Peintures 
noires 
de Goya 
renversées
pères consumés 
paternel ou étatique
pourvoyeurs éternels 
Un Pater pathétique
Nous sommes tous
fils de banquiers
patte de chaise
Portemanteau

 






 

Trouver un siège 
pour s’asseoir tranquille 
Impossible
Debout comme un absolu
Un boisé de chaises 
démembrées
démantibulées
entassées
empilées
amurées
Folie assumée 
Chaos organisé
Campeur squateur 
qui aime faire un tout 
avec un rien
Compulsion obsessive 
Maniaco-dépressive
Clavicule disloquée
Tendinite aigue

 

 

 

 

 

 

 

Bûches pour la cheminée
Brûler ses meubles 
pour se chauffer
c’est faire un drapeau 
avec sa chemise
Du support surface 
en quatre dimensions
Bibliothèque de la maison
là où on assoit ses idées
Cathédrale de chaises
Exaspération
L’art in situ
un sit-in 
à l’envers
Marcher sur ses mains
S’asseoir sur sa tête
Nous sommes tous
des miraculés
Des jongleurs de béquilles

 

 

 

 

 

 

 

Monticule 
Ronde de nuit
bosse grisâtre alitée 
petite lampe de chevet 
éclaire esquisse assombrie
Une gomme pour effacer le fusain
Repentir déforme, empâte le dessin
Dormir oblitère, oublie, recouvre le réel
Anguille sous roche, abcès, protubérance
Tumeur latente, ulcère, mauvaise conscience

 

 

 

 

 

Salle d’eau
empâtement
stagnation
Tactique 
d’usure 
Pollution
des vivres
Cette histoire 
a donc fait couler 
beaucoup d’encre
Puits empoisonnés
pétrole dans la mer
Grande sape finale
Sang noir de terre 
Dessins à l’encre 
sur papier glacé
Départ précipité
rumeur de la fin
Caisse en bois
dans son coin 
grommelle 
Un qui-vive
en conserve
une fièvre
convulsive
Difficile 
mise au point 
Objet spécifique
fermé sur lui-même
Fil électrique
Adieu

 

 

 

Tours jumelles
Couleur sanguine
idéale pour le rendu 
des volumes arrondis
Fort finement agencées 
au marbre de la cheminée
Des colonnes accouplées
Structure inutile flanquée
de nulle part au milieu 
Incongrue, saugrenue
Binoculaire géante 
admirant plafond
Jambes lourdes
Un peu gourdes
Piètres maçons
Vieux théorème
Origine du totem 
Père assassiné
remords des fils
Pulsion colosse 
Culturel édifice
Histoire de l’art
Ca tient bien la route
Mue de la haine noire
en culpabilité toute rose
Un dernier salut militaire 
avant de faire la pause
libre et désobéissant
Avant de se taire
à demi conscient
Post-scriptum

 

 

 

Début de la fin
Projet en chantier
dans une autre dimension
Du double à la demie
on se divise
on se soustrait
on s’économise
Un échafaudage impossible
courte échelle 
Errance
Indétermination du récit 
Théâtre de l’absurde
La demi-mesure
plus petit que nature
On a dû rétrécir
sans s’en rendre compte
On se fait tout petit
devant la nouvelle tâche
Espace blanc aphasique
au-dessus de la communication
Retour à la case départ 
qui n’est plus tout à fait la même