Je vous déteste tous / I Hate You All

JE VOUS DETESTE TOUS, DINER DE FAMILLE (I HATE YOU ALL), ficto-criticism text for exhibition catalogue, curated by Jonathan Loppin, published by Lab Labanque, Paris, France, 2009, 675 words. Accompanied by a poetry reading at Centre Georges Pompidou, Paris, November 2012 


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Un dîner de famille


Il m’envoyait régulièrement des Nouvelles d’Europe, mais sa dernière lettre avant qu’il ne disparaisse, avait un autre ton, celui d’un appel. Des esquisses accompagnaient une invitation. Je reconnaissais l’appartement de Béthune mais une nouvelle occupation des lieux exhibait les pièces de la maison arborant des objets amoncelés, dans une atmosphère de déchéance familiale. Nous sommes tous coupables dans cette affaire. La sale affaire, on ne lui avait rien laissé. Rien de plus que l’appartement vide du directeur de l’ancienne Banque de France où il pouvait se loger temporairement. Un potager qu’il pouvait cultiver à loisir sans qu’il en soit foncier. Il avait vendu les restes, à quelques exceptions près puisqu’il avait gardé une partie du mobilier de la salle à manger, quelques lustres et une collection de chaises réservées pour les récitals dont  personne n’avait voulu. Sa mère, ma tante, m’avait dépêchée au chevet de sa disparition après que je fusse déjà en route. Elle était toujours un peu décalée de la réalité sur laquelle elle gardait un jaloux retard. Amas d’antidépresseurs. Puisqu’il s’agissait encore de son fils, elle me demandait d’éclairer l’obscurité qui les séparait, cet espace infini entre elle et lui, une allumette dans le néant. Surtout depuis le décès du directeur, mon oncle, ce spectre déchu, son double. J’étais déjà dans l’avion quand j’ai décacheté l’enveloppe manille qui contenait un billet Vancouver–Paris et quelques coupures de journaux. Conte d’hiver pour une esthétique de la mort. Un dîner de famille dans les Flandres a mal tourné. Pères assiégés par fils détraqué. L’art contemporain, du désœuvrement à la décadance. J’avais vu quelques reportages peu concluants. Des gens penchés sur un imbroglio pour lequel j’avais peut-être quelques fragments de réponse. Certains éléments contradictoires de blocus et d’enfermement m’empêchent encore d’y voir clair. Il ne s’agit ici que de ma version des faits, limitée aux renseignements que j’ai moi-même compilés. Puisque l’invitation m’apparut contenir une certaine urgence je m’y suis rendue comme on se rend quelque part avant qu’il ne soit trop tard. Je montai à l’étage en marchant sur des œufs. C’était ouvert. Il n’y avait personne mais c’était habité. Tout agissait en son nom. De la rue à l’escalier, du couloir à la cuisine, du salon à la salle manger, de la salle de bain à la chambre, je me laissai progressivement glisser vers les objets concentriques à la présence centrifuge. Accepter l’invitation-piège était de nager dans les eaux acides d’un recueil d’épigrammes, dans une superposition d’histoires personnelle et collective, socle de l’identité intemporelle, puisqu’il s’agissait, au nom du père et du fils, de l’histoire de toutes les guerres, de toutes les colères, de toute amertume, tout mépris, de toute solitude. Nous sommes tous des héritiers. Des d’hésérités. Des hérétiques. En porte-à-faux, on cherche à sauver sa peau. L’installation elle aussi se faufile, elle est faux-fuyant. Elle se déploie dans la dérobade, aussitôt arrivée repartit. Derrière chaque forme une performance a eu lieu. Les objets sont les reliques d’une action. Jonathan Loppin empile, superpose, stocke, déverse, place, dépose, délicatement. Il archive, rend opaque, souffle, met le feu, fait violence, abîme, avec élégance. Il entasse, couvre, cache, s’assied debout. Il dévisse, démembre, démantibule, range, avec soin. Il éteint, allume, réfléchit la lumière. Miroite, érige, échafaude, divise et recommence. La main comme une constante dans une progression du vide au volume. Du plat au fruit, du verbe à la matière, de la banque au musée. De l’œuvre au spectateur, émancipé. Moi qui s’inquiétais de son état, j’ai tout de suite compris qu’il était en pleine forme. Il s’affranchissait de la tyrannie d’un capitalisme déchaîné tout en préservant un vocabulaire militaire, de sorte que dans chacune des pièces de l’appartement émanait une bienveillance inquiétante, un étrange campement. Avec l’écho de La rumeur des batailles d’en bas et l’assiduité des vieux fantômes de l’étage du haut, il était par ailleurs en très bonne compagnie. Pour ma part, j’étais laissée à moi-même, dans cet appartement que je ne reconnaissais  plus. Voici en vrac, ce que j’y ai trouvé…


Piles
de vaisselles
solitude industrieuse
zèle nonchalant
Chaud et froid
Métal
d’une gamelle
démultipliée
excessive
Invention
des premières piles
électriques
faites de disques
de métaux empilés
les uns
sur
les autres
séparés
par des rondelles
de drap ou de carton
imbibées d’eau acidulée
Manie des piles
Porte-bouteilles
Colonnes de City Strass
Toutes les piles
de l’art contemporain
Piles de centimes
Érigées
en vidant
nos tirelires

 


Sculpture
Forteresse
Muraille et pont-levis
Chute et barrage
Totem
Artiste
Autiste
Même fascination
pour les objets et les
systèmes mécaniques
Dessin
à la mine dure
3H
Graphite
Acier inoxydable
Aluminium
Plomb
Argent
Goût de métal
dans la bouche
Premiers signes
d’une artillerie
Nous sommes tous
des seigneurs défendant
chefs de blasons
Si faire de l’art
c’est d’abord
planter un drapeau
il s’agit ici d’en décrire
les armoiries
De blasonner


Réserve
Danger de pénurie
Trop plein de colère
Un débordement
de pommes de terre
Copieuse provisions
au-dessus
des coffres de la banque
Rapport inversement
proportionnel
entre surplus et survie
Vie plus sûre
Mondes superposés
du vieux couple
de l’art et de la finance
l’éternel concubinage
Stockage
Trois mois de consommation
sécurité nationale
Polysémie
Métonymie
Déversement
Transformation
de la pommes de terre
120 000 tonnes par an
Cultivateurs
de l’espace-temps
nous habitons les histoires
et celles-ci nous habitent
En somme, la pomme
au cœur du récit

 

Pouponnières
Formes aqueuses sèches
Incubateurs d’entreprise
Réceptacles
d’autant d’idées naissantes
que de rêves brisés
sous conditions optimales contrôlées
Gardiennes d’embryons
réchappés
sous vide
Archivage de projets inaboutis
sous observation continue
car bien que résilientes
les idées sont des objets fragiles
toujours menacées
même une fois incarnées
elles doivent passer l’épreuve de la durée
Nous sommes tous des rescapés
des récupérés
les poubelles de demain
Bébés éprouvette
mi-conscients, mi-opaques
Translucides
Genièvre avec glaçons
dans un verre givré
vert-de-gris
Chuche mourette

 

 

Silence morbide
De l’opacité à la transparence
avant de s’attabler autour
de la pièce de résistance
La frontière est mince
entre le souffle de la vie et de la mort
Dans l’entre-deux pièces
portes pulpeuses
enceintes
de quelque chose
de grave à l’horizon
Balbutiements
Écume aux lèvres
Aux confins de la courbe du sein
et de la ligne de la jambe
tout ne tourne pas rond
derrière la porte mamellaire
Le seuil globuleux laisse entrevoir
les traces d’un crime
en pièces détachées
Le verre magnifie
le présage d’une mort annoncée
Un souffle court
avant d’exhaler toute cette haine
qui a sèchement convié la famille
La scène qui suit
éclairera l’ampleur des dégâts

 

 

Dans la
salle à manger
il n’y a ni nappe
ni couvert ni table
sept chaises calcinées
viscéralement cramées
Goût brusque de craie
Dessin au fusain noir
Pyromanie élégante
Elocution radicale
sans équivoque
Geste certain
catégorique
sans appel
dîner d’Etat
droit au but
invités menés
droit au bûcher
Fantaisie militaire
Un repas mythique
règlement de compte
entre un individu et
le reste du monde
Sommet en déclin
Invitation piège
Autodafé
Odeur de soufre
ambiance de siège
humour noir charbon
monochrome naturel
vérité matérielle
Encercler
Affaiblir
Prise
Reddition
On a compris
ça a chauffé
Peintures
noires
de Goya
renversées
pères consumés
paternel ou étatique
pourvoyeurs éternels
Un Pater pathétique
Nous sommes tous
fils de banquiers
patte de chaise
Portemanteau






Trouver un siège
pour s’asseoir tranquille
Impossible
Debout comme un absolu
Un boisé de chaises
démembrées
démantibulées
entassées
empilées
amurées
Folie assumée
Chaos organisé
Campeur squateur
qui aime faire un tout
avec un rien
Compulsion obsessive
Maniaco-dépressive
Clavicule disloquée
Tendinite aigue

 

 

 

Bûches pour la cheminée
Brûler ses meubles
pour se chauffer
c’est faire un drapeau
avec sa chemise
Du support surface
en quatre dimensions
Bibliothèque de la maison
là où on assoit ses idées
Cathédrale de chaises
Exaspération
L’art in situ
un sit-in
à l’envers
Marcher sur ses mains
S’asseoir sur sa tête
Nous sommes tous
des miraculés
Des jongleurs de béquilles

 

 


Monticule
Ronde de nuit
bosse grisâtre alitée
petite lampe de chevet
éclaire esquisse assombrie
Une gomme pour effacer le fusain
Repentir déforme, empâte le dessin
Dormir oblitère, oublie, recouvre le réel
Anguille sous roche, abcès, protubérance
Tumeur latente, ulcère, mauvaise conscience



Salle d’eau
empâtement
stagnation
Tactique
d’usure
Pollution
des vivres
Cette histoire
a donc fait couler
beaucoup d’encre
Puits empoisonnés
pétrole dans la mer
Grande sape finale
Sang noir de terre
Dessins à l’encre
sur papier glacé
Départ précipité
rumeur de la fin
Caisse en bois
dans son coin
grommelle
Un qui-vive
en conserve
une fièvre
convulsive
Difficile
mise au point
Objet spécifique
fermé sur lui-même
Fil électrique
Adieu


Tours jumelles
Couleur sanguine
idéale pour le rendu
des volumes arrondis
Fort finement agencées
au marbre de la cheminée
Des colonnes accouplées
Structure inutile flanquée
de nulle part au milieu
Incongrue, saugrenue
Binoculaire géante
admirant plafond
Jambes lourdes
Un peu gourdes
Piètres maçons
Vieux théorème
Origine du totem
Père assassiné
remords des fils
Pulsion colosse
Culturel édifice
Histoire de l’art
Ca tient bien la route
Mue de la haine noire
en culpabilité toute rose
Un dernier salut militaire
avant de faire la pause
libre et désobéissant
Avant de se taire
à demi conscient
Post-scriptum


Début de la fin
Projet en chantier
dans une autre dimension
Du double à la demie
on se divise
on se soustrait
on s’économise
Un échafaudage impossible
courte échelle
Errance
Indétermination du récit
Théâtre de l’absurde
La demi-mesure
plus petit que nature
On a dû rétrécir
sans s’en rendre compte
On se fait tout petit
devant la nouvelle tâche
Espace blanc aphasique
au-dessus de la communication
Retour à la case départ
qui n’est plus tout à fait la même